Prolégomènes à toute architecture qui pourra se présenter comme science des totalités

Xavier Wrona

Paru dansAprès la révolution – Santé publiqueDécembre 2019

« Il est aujourd’hui plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme. Et avec ceci l’idée d’une révolution capable de renverser le capitalisme semble avoir disparu »1.

La seconde partie de cette très célèbre sentence de Jameson est plongée dans l’oubli. Cette disparition atteste de la puissance des forces à l’oeuvre travaillant à ne pas vouloir voir un jour le capitalisme s’effondrer, ne serait-ce que dans nos imaginaires. Mais cette seconde partie de la maxime de Jameson dispose désormais de son propre champ disciplinaire et de son journal. Après la révolution a pour objectif de préparer ce que pourra être l’ordre du monde une fois que l’inéluctable chute du capitalisme sera advenue. Nous nous emploierons donc ici et dans les numéros à venir à dessiner d’autres modalités d’organisation la réalité, c’est à dire, d’autres architectures.

Le présent journal a pour objectif de donner acte à l’actuel travail de construction d’un champ disciplinaire appliqué de pensée des totalités. Ce champ disciplinaire redonnera de l’air à la nécessaire tâche d’imagination de l’ordre du monde. Aussi, par la présente, l’architecture n’est plus affaire de bâti, tout simplement car elle ne l’a jamais été. Art des agencements elle a trouvé la raison de sa persistance renouvelée à travers les âges dans la perpétuelle nécessité de l’humain de penser l’organisation des éléments de son réel entre eux, de quelque nature qu’ils soient. Mais depuis les quelques millénaires que l’architecture désigne la lune, l’architecte n’a fait que regarder le doigt : ce n’est pas le bâtiment qui est travaillé en architecture, mais les modalités de sa mise en ordre, c’est l’ordre qui est architectural et non pas le bâtiment. Et cet ordre, ces ordres, ne sont pas cantonnés au bâtiment, ils traversent le réel dans sa totalité. Qu’il s’agisse de l’ordre protestant, de l’ordre du capital ou de l’ordre alphabétique, tout ordre est total dans sa structuration interne et tout ordre tend à s’étendre en transformant le réel à son image. L’architecture, elle, est à la fois la science de gestation de ces totalités que sont les ordres, autant qu’elle est la science de leurs applications dans le réel.

PROBLÈMES QUE CECI SOULÈVE

La constitution d’un tel champ disciplinaire soulève certains problèmes, nombreux, mais surmontables. Le travail engagé s’inscrit dans le champ de l’épistémologie de l’architecture. Pour résumer l’ensemble de cette entreprise nous pourrions dire que c’est à partir de la critique du concept d’architecture proposée par Georges Bataille dans la revue Documents en 1929, critique faisant du concept d’architecture non pas le champ de la production de bâti mais celui d’une mise en ordre idéologique totale du réel, que ce champ proposé d’Architecture comme science des totalités vise à remettre sur ses pieds le rôle de la discipline architecturale au sein des sociétés contemporaines. Quasi exclusivement associé à la production de bâti au XXe siècle, le concept d’architecture est moins clairement circonscrit dans les deux principaux traités de l’histoire de l’architecture rédigés par Vitruve au Ier siècle avant J.-C. et celui d’Alberti au XVe siècle. À la lumière des récents travaux de Pierre Caye, l’architecture doit même être reconsidérée comme une discipline en capacité de prendre partiellement en charge le mode de production des sociétés. Il écrit :

« L’architecture à l’âge humaniste et classique n’est pas simplement un des beaux-arts […] elle forme un véritable paradigme technique qui rend raison du rapport productif que les hommes entretiennent avec la nature »2.

À un moment identifié de la crise de l’appareil productif autant que de crise de la relation de l’humain à la nature, la question doit être ainsi posée d’une possible réorientation de la discipline architecturale vers cet objet « du mode de production des sociétés ». Mais comment définir un tel objet ? Et comment définir cette discipline et ce qui en elle serait en capacité de penser et produire un tel objet ? Notre hypothèse appellera donc divers travaux comme la relecture du rôle de l’architecture à travers l’histoire suivant les codifications et assignations proposées par Vitruve (L’architecture comme savoir encyclopédique : De architectura I, 1. L’architecture comme savoir architectonique ie comme savoir global de la technique) et Alberti (L’art d’édifier).
Mais il faudra aussi tenter de définir l’objet sur lequel porterait alors l’architecture. Il faudra pour ce faire identifier les liens et construire les distinctions entre un concept d’architecture ainsi considéré et le concept de totalité tel qu’il a été convoqué de multiples manières au XXe siècle, notamment dans la théorie marxiste qui s’était fixée elle aussi l’objectif non pas de commenter la réalité mais de la transformer dans son ensemble.
Il nous faudra encore, afin de tenter de comprendre ce qui en architecture serait en capacité de penser un tel objet, c’est-à-dire ce que pourrait être la spécificité historique d’un apport de cette discipline dans le concert des champs disciplinaires existants employés à la tentative de réforme de la réalité, nous attacher à distinguer les schèmes opératoires chez Vitruve et Alberti et tenter d’éclaircir les différences entre l’architecture et d’autres domaines appliqués à la pensée des systèmes complexes tels que notamment la cybernétique.
Encore il nous faudra défendre notre définition des termes en précisant notamment les distinctions entre le concept d’architecture ici proposé et la « totalité » chez Lukacs, la « totalité » chez Gentile, le « dispositif » chez Foucault, le « fait social total » chez Mauss, l’« économie générale » chez Bataille, la « forme sociale » chez Simmel…
Mais outre ces problèmes qui requerront notre attention collective dans les mois et années à venir, trois problèmes importants peuvent dès maintenant être dissipés.

Première problème : le ridicule associé à une telle entreprise

Dire qu’on travaille à changer l’ordre du monde suscite à minima le sourire, parfois la violence, mais majoritairement la sidération par ce que semble être l’excès de ridicule suscité par une telle hypothèse. Et cette hypothèse est travaillée depuis assez longtemps pour ne pas sous-estimer les entreprises de ridiculisation des tentatives de transformation de la réalité dans sa totalité. Une phrase du penseur Mark Fisher résumera notre position sur ce point :

« Les politiques visant à l’émancipation doivent toujours détruire l’apparence d’un “ordre naturel”, doivent révéler ce qui est présenté comme nécessaire et inévitable n’être en fait qu’une vague contingence, ainsi qu’elle doivent rendre envisageable ce qui semblait a priori impossible. »3

Ici, il faut donc, pour reprendre la formule consacrée dans les milieux militants féministes, « que la honte change de camp ». Non, la transformation du monde dans sa totalité n’est pas impossible, elle est nécessaire. Ce sont paradoxalement ceux-là même qui semblent avoir gagné la bataille idéologique sur le concept de révolution, en la décrivant comme angélique, utopique ou dangereuse, qui ont démontré l’efficience d’une transformation décidée et dessinée de l’organisation de la réalité. En effet, la transformation totale du monde opérée depuis la fin des années soixante-dix communément désignée par le terme de néolibéralisme est a comprendre comme une révolution. Il suffit ici pour sonder la determination de ses acteurs de citer Milton Friedman, figure majeure de la pensée économique néolibérale et de ses applications dans la réalité, lorsqu’il déclare :

« Je ne suis pas un conservateur. Je n’ai jamais été un conservateur. Hayek n’était pas un conservateur. Nous sommes des radicaux, nous voulons aller à la racine des choses »4.

Pour rappel, Hayek, père intellectuel du néolibéralisme et tout aussi déterminé adressait son ouvrage La route de la servitude de 1946 Aux socialistes de tous les partis. Le néolibéralisme est une révolution, il est le dernier visage en date, particulièrement efficace, de la réification du monde par le Capital telle que la décrivait Lukacs en 19235. C’est pourquoi le syntagme de contre-révolution néolibérale communément utilisé sera ici invalidé. Le néolibéralisme n’est pas un mouvement pendulaire de recentrement des acquis de la révolution de 1968 car il engage des transformations massive dans divers pans du réel, allant de la philosophie du droit à la structuration de l’appareil productif global, que malgré ses nombreux apports la révolution de 1968 n’avait pas même effleurés.

Aussi, s’il est bien une chose dont nous devrions ne plus douter face à l’ampleur des transformations à porter au crédit du grand récit néolibéral c’est bien que la réalité, dans sa totalité, peut-être transformée. Le passage d’un monde fait de « planisme » à un monde forgé suivant le modèle d’un marché déclaré comme « libre et non faussé » est une transformation organisée du monde. Les néolibéraux ont transformé le monde dans sa totalité et si ridicule il y a, il est bien de voir le camp historiquement dit du progressisme considérer l’hypothèse d’une transformation du monde comme impossible et dangereuse. Là est bien le ridicule auquel le présent journal aspire à mettre fin. Le néolibéralisme est une révolution après laquelle nous nous situons aujourd’hui. Celle-ci aura au moins eu le mérite de rappeler la plasticité du monde suivant des intérêts de classe.

Deuxième problème : la légitimité d’une telle entreprise

Pourquoi les architectes plus que d’autres seraient dépositaires du fardeau, mais aussi du privilège, de redessiner l’ordre du monde ? Ce n’est pas ainsi que le problème doit être posé. Il ne s’agit pas ici de défendre qu’il serait aux architectes de décider du monde à venir. S’il sera défendu ici avec ferveur que l’architecture est l’art appliqué de la pensée des totalités, il sera tout aussi ardemment défendu que l’architecture n’appartient pas aux architectes et que ce dernier est de fait une figure beaucoup plus problématique dans l’histoire de la construction de la réalité que le concept d’architecture. Pour peindre cette question à grands traits nous dirons que si l’architecture est la pensée appliquée des totalités, l’architecte a été au fil de l’histoire la figure de sa confiscation. Si l’architecte a pu rendre des services au fil de la construction de la réalité, il l’a fait en soustrayant la possibilité d’une pensée/fabrication du tout par les masses, quelque soit le nom qu’on décide de leur donner : peuple, populations,
collectif, multitudes…
Ce n’est donc pas aux architectes de dessiner le monde d’après le capitalisme, ils doivent uniquement, au même titre que le reste des forces en présence, se saisir des modalités d’action et des outils dont ils disposent pour participer du dépassement de cet ordre dominant et suicidaire du Capital afin de lui substituer une autre modalité d’organisation du réel. À l’instar de la mobilisation générale qui eut lieu lors de la seconde guerre mondiale, il est nécessaire de construire une mobilisation totale contre le capitalisme et sa déclinaison récente qu’est le néolibéralisme. Ainsi, est-il nécessaire de ré-orienter les écoles d’architecture et la profession des architectes vers les problèmes en capacité aujourd’hui de détruire notre présence sur terre au même titre qu’il apparait nécessaire que tous les autres champs disciplinaires et modalités de production de savoir fassent de même. La question n’est donc pas pourquoi les architectes plus que d’autres s’attelleraient à la transformation de l’ordre du monde, elle est plutôt de savoir comment faire en sorte que les architectes, au même titre que tous les autres individus, puissent être mobilisés pour détruire le capitalisme et construire une nouvelle organisation du monde, plus juste, plus égalitaire et non destructrice de l’environnement qui la porte.
Nous défendrons ici qu’il existe un accointance millénaire de la pensée architecturale avec la gestion des totalités et que cette familiarité participe d’assigner à la discipline architecturale et ceux qui s’y emploient une relation spécifique au dessin d’ordres du monde alternatifs. Mais il ne s’agit là en aucun cas d’une exclusivité.
Au contraire, il s’agit de mettre fin à la confiscation au grand nombre de la pensée des totalités.

OBJECTIFS

Le présent journal fera donc état :
1. Des débats épistémologiques, logiques, métaphysiques, politiques, techniques et économiques qui travaillent ce champ disciplinaire en constitution. N’échappant en rien aux logiques internes propres à tout champ disciplinaire, l’Architecture comme science des totalités est traversée par de nombreuses mouvances, contradictions internes et débats. Cette revue sera leur organe de presse. Entendu au sens d’une « revue militaire », cette revue a pour objectif la tentative d’épuisement des enjeux, débats et conflits que ce champ recouvre. Ce champ ne sera considéré fertile et donc nécessaire que tant qu’il sera traversé par de tels tensions.

2. Des projets proposés de réforme de l’ordre du monde.
Journal d’architecture, le présent ensemble a pour vocation non pas de commenter le monde mais de le transformer, ce qui ne saurait être fait sans projet. L’architecture est affaire de projet où elle n’est rien qui n’existe déjà ailleurs qui n’en épuise la raison d’être. Si ce champ disciplinaire s’accompagne de contestations théoriques importantes, il conserve cependant pour vocation première de mettre en débat des propositions d’organisation alternatives de la réalité. Ces projets sont à prendre très au sérieux, comme des hypothèses de plans du monde à venir. Ils ont pour vocations de s’opposer vivement à cette mouvance cache-sexe de l’architecture contemporaine qui argue de l’Autonomie de l’architecture. Loin de cette retraite supposée du monde, les présents projets naissent de la volonté de coller absolument aux contraintes du réel afin de les résoudre mais en aucun cas de s’en émanciper.

3. Des travaux menés lors des rendez-vous annuels des membres du groupe de travail « Après la révolution ».
Chaque année une somme d’individus consent à se retrouver durant un séminaire de travail collectif sous la bannière d’« Après la révolution » pour proposer des modalités d’organisation alternative d’une des totalités du réel : Capitalisme, Guerre, Travail ont été les précédents « objets totaux » qui ont réuni ces personnes. Cet agrégat d’individus articule des étudiants d’architecture et des personnalités au parcours, préoccupations et modalités d’action hétérogènes. Ils s’emploient à articuler diverses modalités de prises de paroles, d’énonciation et de formes de propositions. Part incandescente de ce champ disciplinaire, ces rencontres verront leur contenu systématiquement consignée dans le présent journal.

Définitions

La confiscation du concept d’architecture depuis cinq siècles par le bâti et ses modalités de production proto-capitalistes puis capitalistes a opéré un travail de sape important dans la culture et les esprits appelant à une clarification de certains termes.

Architecture

Le concept d’architecture est probablement celui dont le déplacement sémantique requis est le plus court mais dont l’inversion psychologique qu’elle requiert semble être la plus difficile à parcourir. L’architecture est unanimement et premièrement entendue, dictionnaires compris, comme « l’art de bâtir ». Cependant, son usage est « métaphoriquement » accepté dans une acception plus large suivant des images comme l’architecture du corps humain, l’architecture des réseaux, l’architecture d’un système de pensée. Il ne s’agira ici que de renverser ce rapport de force en rappelant que le concept d’architecture en tant qu’art des agencements désigne premièrement les modalités d’organisation d’éléments du réel entre eux, qu’il s’agisse de parties de corps, d’infrastructures techniques ou d’éléments de pensée. À l’inverse, le bâtiment n’est architectural que métaphoriquement (ou même pour être plus précis « synecdotiquement » puisque prenant la partie pour le tout).

Science

Dans le titre ici proposé en reprise de l’ouvrage d’Emmanuel Kant6, le mot science est présent. En ce moment de codification d’un champ disciplinaire appliqué de pensée des totalités il nous apparaît nécessaire de ré-ouvrir le terme de science. Ce serait une erreur stratégique majeure d’abandonner la lutte sur ce mot puisque le basculement de paradigme auquel le présent travail aspire ne se fera que par la dénonciation du coup d’état idéologique et sémantique qui a fait de la scientificité une sous catégorie des sciences dures. L’architecture comme science appliquée des totalités participe d’un mouvement nécessaire de ré-articulation plus vaste des domaines de savoirs, qu’il s’agisse de sciences dites dures, de sciences dites humaines et de modalités de production de savoirs non aisément qualifiables de scientifiques. Abandonner le terme de science reviendrait à abandonner ce terrain au paradigme de l’ingénieur et de la pensée quantifiable dominante sur le panorama de la pensée et de la construction de la réalité. Comme l’écrivait Antoine Picon, le paradigme de l’ingénieur, issu de l’architecture, a eu son importance et a incarné une forme de proto-constructivisme à un moment ou le champ architectural était engagé dans des apories esthétiques assez distantes des préoccupations de l’homme de la rue. Il écrit :

« La division entre architectes et ingénieurs se comprend dans un contexte de renforcement des pouvoirs de l’État sur l’aménagement ; elle est inséparable de l’intensification des échanges et d’une perspective de progrès technique. Les conceptions des ingénieurs portent l’empreinte de ce mouvement général, de même que les enseignements du classicisme reflétaient le désir de stabilité de la société d’Ordres d’Ancien Régime. […] Chargé de la construction des routes et des ponts, mais aussi de projets d’architecture, les ingénieurs des Ponts élaborent un discours d’une efficacité incontestable, parce qu’en prise sur les grands problèmes du moment. Utilité, mais aussi bonté et désintéressement de l’ingénieur, volonté générale et politiques d’aménagement, composent de nouvelles figures. […] Les paradoxes sur lesquels se fonde le système des ingénieurs rendent en réalité possible ce passage. [La mathématisation du savoir de l’ingénieur et le passage du monde classique à l’univers de la machine de précision]. Les tensions de leur discours ainsi que le caractère souvent périlleux de leur démarche semblent préfigurer un univers de processus, de flux et de mouvements, quantifiés au moyen du calcul. »7

Cet univers de flux et de mouvements quantifiés au moyens du calcul reste celui de l’ingénieur. Loin du service de l’intérêt général ici décrit, il est désormais trop solidaire de l’ordre néolibéral pour que nous lui abandonnions le terme de science et l’horizon de la véracité qu’il s’est indûment accaparé. C’est à une science plus spéculative, embrassant de nouveau tous les champs exploratoires de la pensée, y compris la métaphysique, que notre champ disciplinaire aspire dans son travail de réappropriation et de diffusion de la pensée des totalités. C’est à cette fin que nous proposons un réveil du mot architecture.

Totalités

Le terme de totalités a quant à lui été mis aux arrêts. Acteur majeur des cataclysmes ayant décimé les populations du XXe siècle, il a été jugé et reconnu coupable de crimes contre l’humanité. Loin de nous l’idée de mettre en cause ce jugement. Mais aujourd’hui certains indices semblent laisser supposer qu’il est proche d’avoir purgé sa peine et qu’il est en voie de réhabilitation. Nous le convoquerons ici avec précaution, sans lui accorder la confiance, mais conscients que sa disparition du paysage nous expose elle aussi à de grands dangers.
Mais il nous faut brièvement rappeler en quoi il y a pertinence à parler de totalités en architecture : rappelons que Palladio a reformé l’art de la guerre à partir des concept vitruviens à un moment ou les sociétés vivaient de la guerre. Alberti quand à lui décrit l’architecture non pas comme production de bâti mais comme un savoir aux contours bien plus larges :

« Faut il enfin rappeler qu’en taillant la roche, transperçant les montagnes, comblant les vallées, endiguant la mer et le lacs, drainant les marais, armant les navires, rectifiant le cours des fleuves, repoussant l’ennemi, construisant des pont et des ports, l’architecte non seulement pourvoit aux besoins quotidiens des hommes, mais leur ouvre aussi l’accès à toutes les provinces du monde ? Ce qui leur a permis de partager, par des échanges mutuels, les fruits de la terre, les épices et les pierres précieuse, ainsi que leurs compétences et leurs connaissances, comme tout ce qui contribue à la santé et à la vie. »8

Dans son ouvrage sur la critique de la destruction créatrice, Pierre Caye écrit ce qui nous apparaît reconstruire le lien entre la discipline architecturale émancipée du bâti et la réforme de l’appareil productif dans sa totalité émancipée du totalitarisme :

« Il n’est pas nécessaire de multiplier conjectures et hypothèses pour imaginer et définir ce qu’a pu être dans notre histoire un autre mode de production ; un mode non destructif. De ce mode de production antérieur, il nous reste maintes traces ; davantage, il nous est encore donné d’en faire usage. Avant la machine à vapeur, le moteur à explosion, l’électricité ou le numérique, il y eut en effet l’architecture. »9

Afin de faire le point sur notre recours au concept de « totalité » nous dirons que nous conservons la puissance unitaire du concept dans sa capacité à décrire des phénomènes entiers et globalisants à l’oeuvre dans la réel. Cependant nous réfutons la propension de ce terme à penser au singulier. La réalité n’apparaît pas épuisable dans un concept total unique. Par contre celle-ci ne saurait être décrite avec justesse sans adresser la lutte des totalités qui rythme danse du monde.

1 « It is easier, someone once said, to imagine the end of the world than the end of capitalism: and with that the idea of a revolution overthrowing capitalism seems to have vanished. », Frederic Jameson, An American Utopia, Dual Power and the Universal Army, Verso Books, 2016, p. 3.

2 Pierre Caye, Critique de la destruction créatrice, Éditions les Belles Lettres, Collection l’âne d’or, 2015, p. 23.

3 « As any number of radical theorists from Brecht through to Foucault and Badiou have maintained, emancipatory politics must always destroy the appearance of a “natural order”, must reveal what is presented as necessary and inevitable to be a mere contingency, just as it must make what was previously deemed to be impossible seem attainable. » in Mark Fisher, Capitalism and the Real, John Hunt Publishing, 2009, p. 17 (ma traduction).

4 « I’m not a conservative. I never have been a conservative. Hayek was not a conservative. […] We are radicals. We want to get to the root of things. » Milton Friedman interviewé à la télévision le 28 octobre 1994 à l’occasion des 50 ans de la publication de l’ouvrage La route de la servitude de F. A. Hayek. [Lien vidéo]

5 « La réification et la conscience de classe du prolétariat » in Georg Lukacs, Histoire et conscience de classe, Essais de dialectique Marxiste, Éditions de minuit, Paris 1974, p. 110.

6 Emmanuel Kant, Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science, Vrin, Librairie Philosophique, Paris, 1993.

7 A. Picon, Architectes et ingénieurs au siècle des Lumières. Editions Parenthèses, Marseille, 1988-2004, p. 8-10.

8 Leon Battista Alberti, L’art d’édifier, Editions du Seuil, Paris, 2004, p. 48-49.

9 Pierre Caye, Critique de la destruction créatrice, Éditions les Belles Lettres, Collection l’âne d’or, 2015, p. 23.

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